Pourquoi les élèves font des hors-sujets ?

Introduction

En corrigeant certaines copies, on a comme un pincement au cœur en inscrivant la note finale : on voit que l’élève a travaillé, qu’il a des connaissances, des exemples, qu’il arrive à construire une problématique et un plan qui lui répond, etc.

Néanmoins, sa note sera mauvaise.

Le problème ? C’est que ce devoir somme toute honorable… ne répond pas au sujet.

Il n’est pas « pertinent », du latin « pertineo » qui veut dire « se rapporter à, concerner ». Autrement dit, l’élève a manqué la cible : il a fait un « hors-sujet ».

L’erreur est très fréquente et pas seulement chez les élèves en difficulté : celui qui en plus de ne pas maîtriser l’exercice passe à côté du sujet obtient une note très basse et, quelque part, c’est mérité et il s’y attend ; l’élève qui sort de la salle d’examen avec le sentiment d’avoir fait un bon devoir peut pourtant éprouver une amère déception en découvrant sa note.

La raison tient en trois syllabes : « Hors-sujet ».

Aucun élève n’est à l’abri de ce piège et nous allons essayer de comprendre ici pourquoi les élèves répondent souvent à côté du sujet et pourquoi leur devoir n’est pas « pertinent ».

I. Le premier responsable : une lecture trop rapide du sujet

L’élève a mal dormi, cela fait trois jours qu’il révise en continu et ses parents, incrédules, ne l’ont jamais vu rester aussi longtemps assis à son bureau.

Ce matin-là, dans cette salle d’examen inconnue avec toutes ses chaises alignées, il est prêt à tout donner.

L’heure a sonné et son grand-père, avec ses expressions désuètes, dirait qu’il est « remonté comme une pendule » : la pression est en effet maximale chez notre bachelier. Le temps est comme ralenti et notre lycéen est dans un état d’hyper-vigilance.

À peine le sujet a-t-il été retourné sur la table qu’il bondit sur son brouillon. Son voisin écrit déjà. Il faut aller vite. Très vite. Trop vite. Il se lance à corps perdu dans l’élaboration de son plan et passe lui aussi à la rédaction : il est bien décidé à remplir une première copie avant que l’aiguille de sa montre posée sur la table n’ait atteint la première heure.

Mais voilà : sous l’effet du stress, il a confondu vitesse et précipitation. Il a commencé trop vite, sa lecture du sujet est superficielle et il a à peine analysé les mots-clés : le thème du sujet est repéré mais la question est ignorée.

« Dans Manon Lescaut, peut-on dire que Des Grieux est aveuglé par l’amour ? »

Il a bien noté que le sujet portait sur l’amour alors il commence le récit intégral de l’idylle de Des Grieux et Manon. Mais la notion d’aveuglement a disparu de son horizon et le voilà qui va se précipiter les yeux fermés dans le gouffre du hors-sujet. Mais d’autres l’y ont précédé.

« Dans Le Cid, l’amour est-il le seul sentiment qui guide Chimène ? »

À quelques années de là, assis sur la même chaise, un autre élève avait été tout heureux de réciter sa fiche sur l’amour chez Corneille. Il en avait oublié l’honneur, le devoir filial, la réputation, les valeurs aristocratiques et tout ce qui rend pathétiques les héros cornéliens.

Une seule salle d’examen, deux époques, deux sujets, trois élèves, mais toujours la même erreur : trop de précipitation.

Cependant, la lycéenne au fond de la salle, celle qui a pourtant l’air bien sérieuse derrière ses lunettes, qui a lu et relu plusieurs fois le sujet et a vu ses camarades se précipiter sur leurs copies quadrillées après seulement vingt minutes, celle-là va aussi les rejoindre, très loin du sujet, dans le hors-sujet.

II. Certains élèves lisent le sujet mais répondent à un autre sujet

L’élève sérieuse du fond a donc lu et relu le sujet et son cœur bondissait dans sa poitrine :

« Dans Manon Lescaut, peut-on dire que Des Grieux est aveuglé par l’amour ? »

Et dans sa tête s’alluma une phrase séduisante mais pernicieuse : « Ça y est ! Je le connais ! » Cela lui rappelait tellement le sujet de son bac blanc, longuement corrigé et commenté par son professeur de français :

« Dans Manon Lescaut, peut-on dire que Des Grieux est victime de sa passion ? »

Alors, rassurée par cet air trompeur de déjà-vu, elle va plaquer le plan bien appris, rassurant, inscrit sur sa fiche bristol rose avec de jolies couleurs et qu’elle a encore révisé ce matin sur les marches du lycée.

Elle en a oublié les conseils de son professeur : « Toujours analyser les mots-clés du sujet et chercher la tension du sujet ! Analyse et tension, voilà les bases d’un bon devoir. »

Mais elle préfère réciter : c’est tellement rassurant. Elle déroule le devoir qu’elle avait préparé, elle plaque son plan appris d’avance, et la fiche encore gravée dans sa mémoire se dépose presque toute seule sur sa feuille de brouillon.

Or, être victime d’une passion et être aveuglé par l’amour ne sont pas exactement la même chose. Le mot « victime » pose les questions de la responsabilité, du destin, du rôle de la société et de Manon ; celui d’« aveugle » pose d’abord le problème de la lucidité, du jugement et de la perception. Deux sujets : deux devoirs différents.

Notre élève sérieuse et appliquée a ainsi répondu à ce qu’elle connaissait, non à ce qu’on lui demandait.

Elle n’a pas affronté le sujet mais l’a remplacé par un autre, plus familier, plus rassurant : elle avait pourtant bien de la matière dans le cours de son professeur et même une assez bonne connaissance de l’œuvre et du thème du jour grâce à son bac blanc.

Pourtant le sujet sera mal traité et la déconvenue sera d’autant plus grande qu’elle sera sortie de l’épreuve en cachant mal son enthousiasme à ses camarades, sûre qu’elle avait réalisé une excellente dissertation.

« Hors-sujet partiel » pensera sa correctrice, « Dommage. L’œuvre est connue, le thème aussi. Une élève qui a travaillé… mais la mémoire est parfois le pire ennemi de l’analyse. »

Et la correctrice de regarder par la fenêtre ensoleillée de juin en pensant à ses futurs élèves : l’année prochaine dans ses cours, il faudra insister davantage sur l’analyse et en particulier sur la recherche de la fameuse question cachée derrière chaque sujet.

III. Beaucoup d’élèves ne voient pas la véritable question cachée

En ce mois de novembre brumeux, le professeur avait posé son sac de cuir usé sur son lourd bureau et avait inscrit au tableau ces trois mots en majuscules : 

« THÈME ; QUESTION ; PROBLÉMATIQUE ».

Voilà ce que nos quatre élèves auraient dû se rappeler en ce jour d’examen, bien que tous n’aient pas pu assister à ce cours si important.

« De quoi parle le sujet ? Voilà le thème : le héros, le mensonge, la poésie, le théâtre, etc. Quelle question pose le sujet ? Le héros est-il mortel ? Le théâtre n’est-il qu’une illusion ? » Et le tableau se recouvrit peu à peu de couleurs, de flèches et de mots-clés. Les copies à rendre attendraient dans le sac la fin de l’explication.

« Et enfin la problématique, votre problématique que vous trouvez à partir de la tension du sujet : comment Corneille arrive-t-il à réconcilier honneur ET amour dans Le Cid ? En quoi Dom Juan est-elle une pièce A LA FOIS classique et étonnamment moderne ?

Et sur votre brouillon, tout cela doit apparaître peu à peu. Et je n’ai pas besoin de voir vos brouillons : je sais que vous bâclez cette étape, vous me l’expédiez plus vite qu’une notification. »

Elle avait pourtant souri ce jour-là à la mauvaise blague, la fille aux bristols. Mais elle n’a pas retenu la leçon. « Et j’ai encore trop peu de devoirs où je vois apparaître ce travail de préparation ! Vous passez votre bac dans six mois les enfants ! »

Mais les paroles se sont dissipées avec les brumes de novembre.

Nos élèves, au lieu de chercher la tension du sujet, l’opposition des termes, la nuance que demande le devoir (une dissertation est une réponse nuancée à une question apparemment simple), la difficulté qu’il pose, se sont au contraire perdus.

Les uns dans leurs courses contre la montre, les autres dans leurs fiches et tous ont finalement oublié de trouver la question cachée du sujet, celle qu’on trouve quand on pose les bonnes questions.

« Demandez-vous toujours si la proposition du sujet est toujours vraie ?

Le sujet veut-il dire seulement cela ?

Dans quelle mesure cette affirmation est-elle valable ?

Et méfiez-vous en particulier des sujets qui paraissent simples ! Ils sont généralement plus subtils qu’ils en ont l’air ! »

Le vieux tableau avait entendu cette leçon des dizaines de fois. Les élèves, eux, l’avaient déjà oubliée. S’il avait pu, il leur aurait pourtant dit ceci : les connaissances sont souvent déjà là. Ce qui manque, c’est le chemin qui permet de les utiliser au bon moment. Ce chemin porte un nom : la méthode.

IV. Le hors-sujet est souvent un problème de méthode avant d’être un problème de connaissances

Le grand-père aux expressions désuètes savait tout réparer. Alors son petit-fils espérait bien qu’il pourrait réparer aussi son plan de dissertation et sa moyenne trimestrielle. Sur l’établi, sous les clefs plates rangées au garde-à-vous et par ordre de grandeur, une perceuse attendait que les mains sagaces lui redonnassent vie.

« Tu vois, je me rappelle d’un mot de mon professeur de grec : methodos.

– Tu as fait du grec ?! répondit le lycéen qui ne voyait toujours pas le rapport entre l’éducation moyenâgeuse de son grand-père et sa moyenne trimestrielle.

– Oui, j’ai fait partie de ceux qui ont étudié les textes anciens et c’est très pratique pour réparer une perceuse. »

Le lycéen, désespéré, allait tourner les talons.

Mais le grand-père s’entêtait : « La Méthode. Tu connais Descartes ?

– Des quoi ?

– Descartes. Bref. Tu verras en terminale. Méthode, c’est l’assemblage du mot « méta » qui veut dire « avec, après, en poursuivant » et de « odos » qui signifie « le chemin ».

En toute chose, tu dois suivre une « méthode », un chemin particulier pour arriver au but que tu recherches : l’enquêteur suit une méthode, soit un processus logique pour trouver le coupable ; et moi, pour réparer cette perceuse, je vais utiliser les bons outils dans un ordre logique et rationnel.

La meilleure boîte à outils du monde ne sert à rien si l’on ne sait pas s’en servir. »

Mais notre lycéen impatient n’avait rien écouté et avait déjà disparu.

Dommage car en ce jour de baccalauréat, il ne manquait pas de connaissances : les soirées passées à réviser les fiches bristol de sa camarade avaient eu leur effet. Mais face à son sujet, il était démuni, comme un apprenti laissé dans un atelier devant une machine en panne au milieu de centaines d’outils. Il lui manquait la « méthode ».

En effet, avoir les connaissances sur un sujet n’implique aucunement qu’on y apportera une réponse pertinente. Alors, il a fait une sortie de route, il est sorti du chemin, du « odos ».

Et la correctrice, en regardant son chat étalé dans la lumière endormie, prononça avant de s’étirer les trois tristes syllabes « Hors-sujet ».

V. Comment éviter le hors-sujet ?

« Voilà ! Voilà une bonne copie ! 19/20. Félicitations ! »

Les élèves de Première étaient médusés : 19/20 avec leur professeur ? Jamais on n’avait connu cela de mémoire de lycéen. 19/20 au bac blanc de français.

L’élève était un peu gêné. Certains l’admiraient, beaucoup l’enviaient, d’autres le soupçonnaient déjà. Tous s’interrogeaient.

Enfin, dans le bus, son meilleur ami lui demanda :

« Mais comment t’as fait ? T’as utilisé l’IA, vas-y, dis-le ! »

– Non, en fait j’ai simplement suivi une méthode. D’abord, comme je savais que j’allais être stressé, je me suis obligé à passer 20 bonnes minutes à analyser le sujet. J’ai lu, relu, relu encore et je me suis appliqué sur mon brouillon : j’ai reformulé mon sujet, identifié la vraie question du sujet.

– Oui, et t’as surtout passé tout ton week-end à faire des fiches ?!

– Oui, c’est vrai, mais je n’ai pas récité une fiche, je te jure. J’ai juste déroulé le fil logique de ma pensée en répondant à ma problématique. Mais comme je connaissais bien l’œuvre, j’avais les exemples et j’ai compris où le sujet voulait en venir, vers quelle destination je devais orienter mon devoir. Ensuite j’ai vérifié que chaque partie répondait au sujet.

– Ok, mais t’as toujours été fort en français… moi je sais pas faire ça…

– Mais si. D’abord, tu lis le sujet. Ensuite, tu le relis…

– Ok… ben je l’ai lu le sujet…

– Nan, mais tu le lis vraiment, crayon en main… après tu reformules le sujet, tu trouves une problématique simple et ton plan…

– Oui, ben, moi… j’ai eu 8/20. « Le sujet n’est que très partiellement traité. Langue à revoir. » 

– Tu as fait un hors-sujet quoi ?

– Un quoi ?

– Un hors-sujet. C’est quand tu réponds à côté du sujet, que tu t’égares en chemin. Par contre, là, je suis arrivé à destination. On en reparle. »

Conclusion

Laissons là bacheliers, correcteurs, copies et professeurs et récapitulons.

D’abord, si vous avez déjà fait un hors-sujet (et c’est fort probable même si on ne vous l’a pas dit formellement sur la copie), vous n’êtes pas condamné à en faire à l’avenir : le hors-sujet n’est pas une fatalité.

S’il y a une chose à retenir concernant cet écueil, c’est que le hors-sujet vient souvent d’une erreur de départ : manque d’analyse, question oubliée ou mal traitée, problématique sans rapport avec le sujet, etc.

Un bateau qui se trompe de cap d’un seul degré dans la nuit arrivera au matin sur les récifs.

Prendre quelques minutes de réflexion au début de son épreuve pour construire un plan pertinent évite d’aller se briser comme tant d’autres sur le « hors-sujet » : une dissertation ne s’écrit pas en une seule fois.

Elle commence par le choix du bon cap. Une fois celui-ci trouvé, le reste du voyage devient beaucoup plus simple.

Dans le prochain article, nous aborderons un sujet redouté par les élèves mais essentiel pour le bac de français : la problématique.

D’ici là, n’oubliez pas que le travail méthodique finit toujours par payer.

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