Pourquoi la problématique est-elle si importante ?

Je me rappelle qu’au début de mes études la notion de problématique était auréolée de mystère et de convoitise : la « sainte problématique » était en effet le sésame pour une bonne note à la dissertation de français, d’histoire, de philosophie, etc. Comme le Graal, beaucoup la cherchaient ; peu la trouvaient.

Le temps a passé mais je remarque toujours ce léger vent de panique souffler dans la classe quand j’évoque ce mot. Il faut se rendre à l’évidence : pour beaucoup d’élèves, la problématique… pose problème. Certains pensent qu’elle doit être obscure pour être profonde et farcie de mots compliqués pour être prise au sérieux ; d’autres ont abandonné l’idée de la trouver par eux-mêmes et ont délégué cette tâche insurmontable à internet, à un Annabac ou à l’IA. L’impasse des premiers, c’est de confondre précision et complexification ; celle des autres, c’est d’oublier que lors d’un examen, on est seul face à sa copie ou à l’examinateur et que sans méthode, on se retrouve bien démuni.

Puisqu’au creux des mots se trouve le secret des choses, il nous faut encore une fois revenir à la racine, à l’étymologie. Le grec « problêma » désigne d’abord ce qui est « jeté devant soi » (pro-ballein), puis l’obstacle, la difficulté à surmonter, la tâche à résoudre. Comprenons donc ce mot : une problématique est « quelque chose qui résiste » autrement dit une difficulté à résoudre. Comme dans une pièce de théâtre, la problématique est le nœud qui doit être dénoué. Ainsi, tout au long de la dissertation, on va s’attacher à résoudre cette difficulté énoncée dans l’introduction.

Si tant d’élèves échouent en dissertation, c’est d’abord parce qu’ils ne savent pas ce qu’est réellement une problématique.

I. Beaucoup d’élèves croient qu’une problématique est une phrase compliquée

« Non, mais t’es sérieux là ? Vas-y, relis-moi ça. »

L’élève repoussa ses lunettes sur son nez et recommença sa lecture : « On se demandera donc ainsi comment et de quelle manière Hugo dans Les Misérables fait de Jean Valjean comme figure du forçat une représentation christique du martyr rédempteur qui rachète par sa souffrance de marginal élevé puis abaissé à travers son parcours social la dignité du Peuple vu comme une injustice correspondant à la vision sociale, historique et religieuse de l’auteur des Contemplations. » L’élève repoussa encore ses lunettes sur son nez : « Alors, ça claque, non ? »

Son camarade ouvrait des yeux parfaitement vides. La sonnerie venait de retentir et il fallait à présent quitter le CDI pour rendre cette deuxième dissertation de l’année.

« Mais ça veut dire quoi ?

– Ben… ça veut dire que Jean Valjean… c’est une figure du forçat… une représentation christique du martyr rédempteur… qui rachète par sa souffrance de marginal élevé…

– Nan, mais je suis pas sourd. Mais ça veut dire quoi ?

– Ben… en fait… j’ai trouvé ça un peu sur internet… et puis j’ai assemblé ça avec ce que le prof avait dit… Mais, avoue, c’est pas mal, non ? »

Parmi les choses que le professeur expliquait depuis la rentrée, il y avait cette phrase de Boileau : « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. » Or notre élève à lunettes, refroidi par un récent hors-sujet, avait oublié la simple vérité qui en découlait : qui ne comprend pas sa problématique ne construira jamais un bon devoir.

Impressionné comme beaucoup par les problématiques des professeurs (qui sont des professionnels de la dissertation), il a confondu précision et complexité : un professeur utilise des mots ou des expressions brillantes pour habiller une problématique simple et solide. Mais son but premier n’est pas de « briller » avec des mots, mais seulement de préciser sa pensée.

En fait, une bonne problématique est souvent très simple.

II. Une problématique naît directement du sujet

« Je vous le répète encore une fois : THÈME ; QUESTION ; TENSION. Vous identifiez le thème ; vous reformulez la question ; vous trouvez la tension du sujet. Alors la problématique vient naturellement. La problématique, elle ne va pas vous manger : il ne faut pas avoir peur d’elle. Une problématique, c’est le problème que pose le sujet. On a un sujet : il pose quel problème ? C’est ça la problématique. »

Une longue semaine froide de novembre s’était écoulée depuis l’épisode du CDI. Une bonne dizaine de jours pour corriger les vingt-huit copies de la classe ; une petite dizaine de cours pour anéantir la confiance en sa problématique de l’élève à lunettes ; son camarade, le premier de la classe en français, lui avait jeté un coup d’œil complice quand le professeur avait prononcé le nom fatidique de « problématique ».

« Par exemple, je prends un sujet classique sur Rimbaud… » Et le professeur d’écrire avec son Velleda noir au tableau : « Dans les Cahiers de Douai, la poésie de Rimbaud est-elle seulement une célébration de la liberté ? »

– Alors, le thème, c’est quoi ?

– La liberté, monsieur !

– Exactement ! Merci beaucoup. Mais on lève la main… » La jeune fille qui avait répondu regarda autour d’elle avec un air de triomphe. Le garçon à lunettes se recroquevilla un peu sur sa chaise.

« Mais le sujet est plus subtil, les enfants : il y a un mot à entourer pour trouver la tension du sujet. C’est quoi ? »

– Poésie, célébration ? » Ceux qui ne regardaient pas par la fenêtre ou discrètement sur leur portable essayaient de répondre vaguement. Mais le professeur ne donnait pas la réponse. Le silence s’installa et même les bavards finirent par se taire.

– « Seulement, c’est le mot « seulement », monsieur. Ça veut dire qu’il y a autre chose à dire, qu’on ne doit pas parler que de la liberté dans le devoir, ça va peut-être même nous fournir une autre partie. »

L’enseignant entoura le mot en rouge et regarda avec gratitude son meilleur élève. Quand tout semblait perdu, il venait encore une fois de lui donner une preuve que les milliers d’heures passées entre un bureau muet et un tableau noir, puis devenu blanc n’avaient pas seulement servi à lui verser son salaire de fonctionnaire.

« Exactement, merci beaucoup. Mais il faut lever la main… Donc vous avez une problématique avec deux formes : une bavarde et une plus simple. Voici la plus longue : « Comment Rimbaud célèbre-t-il la liberté tout en révélant ses limites, ses contradictions ou son prix ? » et voici la plus simple : « Pourquoi la liberté n’est-elle pas le seul enjeu des Cahiers de Douai ? » Mais un même thème peut entraîner des problématiques différentes : n’allez jamais chercher la problématique d’un sujet pour la coller sur un autre. À nouveau sujet, nouvelle problématique. Enfin, il ne faut pas vous laisser impressionner par les formules « littéraires », « brillantes » : pensez à Boileau. Faites simple et solide. Je vous rends vos copies. »

Au mot de « simple », le premier de la classe avait regardé son meilleur ami finir de se noyer sous la table à mesure que le professeur distribuait les dissertations corrigées : seules ses lunettes au reflet marin rappelaient l’emplacement où la confiance du lycéen avait lentement sombré à mesure que le cours avançait. La sonnerie du lycée lança comme un dernier signal de détresse et les élèves quittèrent peu à peu la salle.

III. Comment construire une problématique ?

Le chat se leva, se mit à vibrer en prenant une forme de fer à cheval, puis sauta souplement du bureau en acajou et s’en alla mollement vers un endroit plus calme. Les cours particuliers de français, même en ligne, perturbaient scandaleusement son auguste sommeil.

Sur l’écran de l’ordinateur, on voyait une jeune fille montrer une fiche bristol verte à l’écran :

« Ça y est, j’ai acheté les fiches que tu m’avais conseillé de choisir !

– Bien. Cela va te servir pour condenser les cours que je te donne. Comment s’est passée ta semaine ? Et cette dissertation ?

– J’ai eu 11/20. Le prof a écrit : « Sujet en partie traité. Des idées, un plan construit mais la problématique est largement à améliorer. Encore trop de fautes. »

« Trop de fautes… aucun ne sait écrire… mais que leur apprend-on au collège ? » pensa la professeure qui donnait des cours particuliers le mercredi après-midi depuis deux ans à présent.

– Pour les fautes, on verra ce qu’on peut faire, je te donnerai des techniques. En tout cas, c’est d’abord ta problématique… le problème.

La jeune fille acquiesça.

–  Tu veux qu’on revienne sur la méthode ? Trouver la problématique, c’est un protocole en quatre étapes : tu lis plusieurs fois le sujet. Ensuite tu repères les mots importants. Puis tu cherches ce qui résiste, la difficulté, la nuance. Enfin tu reformules le problème avec tes propres mots. À ce moment-là, la problématique apparaît presque toute seule et t’indique la direction où aller.

– C’est un peu comme une boussole en somme ?

– Exactement, une boussole. Et toi ensuite, tu vas tirer le fil dans la direction qu’elle indique, tu vas dénouer ce problème tout enroulé, ce nœud et tu vas ainsi déployer ce qui était caché.

La jeune fille entendit son professeur particulier plier en boule une feuille de papier et lui montrer à l’écran.

– Qu’est-ce que tu vois ?

– Une boule de papier.

– Pas seulement…

Puis elle la déplia.

– Maintenant ?

– Une feuille.

– Regarde mieux…

Le chat, qui était revenu entre-temps s’installer dans le canapé, avait fui brusquement en entendant le papier se froisser. Interloqué, il regardait à présent de loin sa maîtresse déplier lentement sa feuille devant l’écran. Ces humains étaient décidément mystérieux.

– C’est aussi une feuille. Mais ce n’est pas seulement une feuille. Tu vois exactement ce que signifie le verbe expliquer. Les Romains disaient explicare : déplier. Une problématique est une idée encore froissée. Toute la dissertation consiste à la déplier peu à peu jusqu’à ce qu’apparaisse clairement son véritable sens.

La jeune fille se gratta la tête ; le chat avait disparu. Son professeur ajouta, lentement, en appuyant sur chaque mot-clef :

– Une problématique n’est pas une phrase brillante que l’on écrit dans l’introduction pour faire plaisir au professeur. C’est une direction. Si elle est juste, tout le devoir avance dans le bon sens.  »

IV. Les erreurs les plus fréquentes

– Alors, ces copies du bac ? » La jeune femme savait son pouvoir de séduction tout comme elle savait qu’il allait se lancer dans un long discours.

– Toujours la même chose ! Ils écrivent avant et réfléchissent après. Ça commence avec la problématique généralement. Déjà, là, on est fixé : ça te reformule le sujet sans réfléchir ou ça réfléchit sans te reformuler le sujet. Autrement dit, ça ne va nulle part. Après tu as ceux qui te font une problématique à engloutir le monde tellement elle est large : ils n’ont rien lu mais ce n’est pas une œuvre qu’ils embrassent, c’est toute la littérature…

– Embrasse-moi plutôt, tu t’énerves là… et donc, cette problématique, c’est un vrai problème apparemment ?

– Quand elle n’est pas trop large, elle est hors-sujet. Quand elle n’est pas hors-sujet, ils font une question fermée… Oui, non… fin de l’histoire. Pourquoi pas un QCM ?

– Tu m’aimes ?

– Hein ?

– C’est une question fermée, chéri. C’est oui ou c’est non ? Et elle le regardait avec ses yeux bleus glacés pour essayer de le faire rougir.

– C’est une vaste question… ouverte. » Il sourit et poursuivit : « D’ailleurs, c’est ce qu’ils font aussi : question fermée ou bien question trop vaste, soit ils n’en disent pas assez, soit ils en disent beaucoup trop… ou encore ils veulent être brillants et ils sont juste ridicules parce que c’est incompréhensible et que cela sonne faux… Par exemple, Le Cid, tu connais ?

Elle prit brusquement un air grandiloquent et récita gravement en se redressant d’un air martial :

– Rodrigue, as-tu du cœur ? Tout autre que mon père… Et elle éclata de rire. Non, on étudie encore ça ?!

– Écoute-moi, chérie. Soit le sujet classique suivant : « Le Cid est-il seulement une histoire d’amour ? » L’élève faible va écrire : « En quoi Le Cid raconte-t-il l’histoire d’amour entre Rodrigue et Chimène ? » Et tu sais pourquoi ça ne va pas ? Il récite le thème et il oublie le mot « seulement ».

– J’adore quand tu me parles d’amour…

– L’élève moyen dira : « Quelle est la place de l’amour dans Le Cid ? » Pourquoi ça ne va pas ? C’est mieux mais la tension du sujet disparaît.

– Et le bon élève ? Il dit quoi ?

– Le bon élève écrit : « Comment Corneille dépasse-t-il la simple histoire d’amour pour faire réfléchir le spectateur à l’honneur et au devoir ? » Simple, direct, efficace. C’est vraiment si compliqué ?

– Je ne sais pas, chéri… mais j’adore quand tu me parles de littérature. »

Elle savait que désormais il avait traité à peu près son sujet actuel de prédilection et qu’il allait se tourner vers la seule problématique essentielle à ses yeux : elle-même.

Laissons donc là notre couple et intéressons-nous à la problématique essentielle à nos yeux, celle de la dissertation.

V. Une bonne problématique éclaire tout le devoir

« Mais t’es pas encore couché à cette heure-là ? Ya quoi ? Qu’est-ce tu veux ?

– Ben, comme j’ai vu que tu dormais pas, je me suis dit… nan, mais en fait, j’ai une dissertation pour demain…

– Et alors ? T’as qu’à la faire avec ChatGPT. Fous-moi la paix, j’ai un oral demain matin.

– La dernière fois, je l’ai fait avec l’IA et j’ai eu zéro… le prof, il l’a vu.

La scène mal éclairée et qui se déroulait bien après minuit dans une maison déjà silencieuse rassemblait deux frères : l’aîné, sec, brillant et impatient ; son petit frère, timide et plus laborieux, qui préparait quant à lui son baccalauréat. Comme chaque fois qu’il hésitait, il remonta ses lunettes sur son nez.

– Allez ! Vas-y… c’est quoi le sujet ? » soupira l’aîné, pris à la fois d’un sentiment de pitié et piqué par le désir de briller devant son petit frère. Il demanda : « T’as un plan au moins ? »

– Oui j’ai un plan. Enfin, un peu. Mais j’arrive pas à trouver ma problématique…

– Tu rigoles ? T’as fait un plan SANS problématique ? Mais ça n’a aucun sens. T’as fait comment pour venir dans ma chambre ?

– Ben j’ai vu la lumière…

– … et tu l’as suivie, comme un phare dans la nuit. Ta problématique, c’est ton repère dans la nuit. Quand tu l’as, tu fonces dessus.

Et ton plan sera logique : intro, problématique, d’où découle ton plan, idées, exemples, parties. Conclusion. Fin. Tu connais le mythe de Thésée et du Minotaure ?

– Oui, c’est le gars là, il tue le monstre et il sort du labyrinthe.

– Et il sort comment ? Il a un GPS ?

– Non… il tire sur un fil…

– C’est ça, le fil d’Ariane. Et Ariane, elle est où ?

– Dehors, devant le labyrinthe. C’est quoi le rapport ?

– Le rapport, c’est que tu vas sortir dans deux minutes de ma chambre et aller écrire ta dissertation. Ariane, c’est ta problématique. Tu vas suivre le plan jusqu’à la retrouver dehors et répondre à sa question. Bon, c’est quoi le sujet ?

– C’est « Dans On ne badine pas avec l’amour, peut-on dire que les personnages sont victimes de l’amour ? »

– Ok. Ta problématique, c’est un truc comme « Pourquoi les personnages ne sont-ils pas seulement victimes de l’amour ? »

– Vas-y, répète… attends, j’enregistre sur mon smartphone…

– …Partie 1, la thèse  : Oui, les personnages semblent victimes de l’amour : la passion de Perdican et Camille etc, et à la fin ya la paysanne qui meurt…

– Rosette…

– Oui. Bref, tais-toi. Donc, à première vue, l’amour paraît être la cause du drame. Oui, mais… il y a toujours un MAIS en dissertation, c’est le plan dialectique, comme Hegel…

– Qui ça ?

– Tais-toi. Partie deux. Mais ils sont aussi victimes d’eux-mêmes, de leur orgueil, de leur éducation, de leurs choix… bref, tu développes… et ils manipulent Machinchose…

– Rosette ?

– Mais tais-toi ! Tu la veux ta dissert’ ? Bref, ils arrivent pas à se parler. Conclusion : le drame ne vient pas uniquement de l’amour.

– C’est la conclusion là ?

– Mais…

– Je me tais…

– … donc partie trois, synthèse : Musset montre surtout que le drame vient finalement de leur manière d’aimer. Fin de la pièce, rideau, on éteint les lampes et tu sors de cette chambre.

– Mais tu fais comment pour pondre un plan comme ça, là, à froid ?

– Un, je connais cette pièce ; deux, j’ai la bonne méthode ; trois, tu sors, Acta est fabula.

– hein ?

– Dehors !

– Merci…

– Et éteins la lumière quand tu sors. La nuit, même un phare a besoin de dormir.

Conclusion

Laissons là bacheliers et correcteurs,

Copies, chats et professeurs,

… et récapitulons.

D’abord, si les problématiques vous posent des soucis, c’est que vous prenez le problème à l’envers : la problématique n’est pas un exercice de style ni un objet décoratif mais elle est avant tout votre guide. Elle vous sert à penser dans la bonne direction car elle est la question à laquelle vous aurez répondu à la fin de votre devoir.

Par conséquent, loin de compliquer le devoir, elle le simplifie : comme un phare dans la nuit, la problématique indique la direction. Il ne vous reste plus qu’à dérouler le fil de votre pensée, depuis la question posée dans l’introduction jusqu’à la réponse apportée dans la conclusion. Ainsi, la problématique fait gagner du temps, évite le hors-sujet, assure la cohérence du devoir et vous conduit à bon port.

Dans le prochain article, nous aborderons un sujet très constructif pour les élèves et leur pensée, et de surcroît essentiel pour le bac de français : la construction du plan.

D’ici là, bon courage à toutes et à tous et n’oubliez pas que le travail méthodique finit toujours par payer.

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